Les Chroniques de la Tante Jeanne  
Talk Like a Egyptian
 

Et donc cette année, entre le Caire et la mer rouge, Tantine a réalisé qu'il lui restait encore un paquet d'illusions à faire disparaître.

Dans la circulation du Caire et de ses 20 millions d'habitants, dans la chaleur moite et torride des boulevards qui vomissent en permanence voitures, bus, touk-touk et carlingues en tout genre, l'illusion que le danger pourrait venir des djellaba, ipod, niquab, barbus ou militaires, omniprésents, s'évanouit au premier carrefour.

Contrairement à ce qu'on raconte en occident, le truc le plus dangereux en Egypte et particulièrement au Caire, c'est de traverser la rue. Toutes les caisses sont cabossées, ça donne pas confiance.Ensuite, tout ce qui roule s'arrête n' importe où, n'importe quand, puis repartt aussitôt, des feux genre rouges ou verts, y a pas, ou alors tout le monde s'en fout. Parfois, tu vois des policiers aux carrefours, pas mal en fait, mais pour 2 rangées de voitures qu'ils arrivent à stopper, 2 autres gruggent déjà, sur tribord et bâbord, version faux et filage incognito. Très vite, tu perçois le flic comme un torero dans l'arène, luisant dans le soleil, esquivant les resquilleurs, et ré-essayant de plus bel de dompter la bête, mais c'est un trompeau qui l'assaille. Respect et incredulité pour ces téméraires, qui affrontent chaque jour la furie des carrefours. Sans eux ce serait pire.

Tu te dis " walk like a Egyptien ", c'est un sprint, façon gnou-lapin de garenne ? Eh ben pas du tout, les piétons ont le sens du flow incroyable. Au milieu des klaxons incessants, ils profitent du repos quantique, comme par magie, pour traverser sans se presser, pendant que toi tu restes là comme un con a te demander comment ils ont bien pu faire. Une européenne installée au Caire m'a raconté qu'un jour, voulant rejoindre une échoppe de l'autre coté du boulevard, après 1heure et demie d'attente infructueuse, elle avait finalement renoncé à franchir la Mer Roues. Ok, ça date pas d'aujourd'hui cette histoire.

 

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Remarque, vu le prix de l'essence, tu réfléchis pas, tu roules. A 1.85 pound, soit 0.2257 centimes d'euro le litre, ça te fait le plein à 8€ (calculez combien on se fait nk au passage). Si le salaire moyen pour un prof frôle les 180€ par mois (1500 pounds), la plupart des égyptiens vivent avec un seul revenu pour toute la famille, comme les femmes travaillent peu a l'exterieur, ca n'arrange rien ; soit en moyenne 60 € par mois. Du coup, tu comprends pourquoi y a plein de taxi communs, de voitures bidons et des piétons partout.

Faut aussi dire qu'y a pas vraiment de " permis de conduire" à passer en Egypte: tu roules pendant 100 mètres devant un examinateur que tu payes ou baratine selon tes moyens, et t'as le papier nécessaire pour participer au joyeux bordel général. Rassurez-vous futurs touristes, les taxis, les riches et les transporteurs professionnels passe un "vrai" permis, beaucoup plus cher.Y pas d'assurance non plus. Sauf pour les mêmes.

Ca n'a pas toujours été comme ça, j'ai des preuves ! Y a des vestiges d'un temps ou les radars sévissaient, témoins muets d'un projet politique qui n'a pas abouti ou qui n'a pas duré. Entre le projet à venir, auquel les Egyptiens aspirent, et la réalité de la révolution en cours, il y a un chemin a parcourir, des obstacles a franchir, mais rien ne les arrête, je les ai vu de mes yeux.

 

la vie revéela vie réelle

 

 

 



Enfin si, ils s'arrêtent parfois, pour boire un thé ou essayer de te vendre un truc, au choix : papyrus, parfums, coton d'Egypte et j'en passe. Tous leurs cousins et frères, pas les sœurs, ont bien sure des boutiques, " j'te jure, j'tamène, pas cher ", et tu fais pas deux mètres qui en a dix qui essayent de te vendre un trajet en taxi, en calèche, en chameaux, à cheval, et ce rythme là, tu deviens fou en moins de 24h. Tu comprends le mec qui lors de son second voyage en Egypte avait préalablement fait imprimer en arabe sur son t-shirt " merci je n'ai besoin de rien ". Du coup, paraît que meme de l'eau au drugstore on n'a pas voulu lui en servir.

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L'eau. Voilà un vrai sujet dans un pays ou il pleut deux fois par an. Le Nil fournit la plus grande partie de l'eau sanitaire, jusque là c'est simple. Après, y a l'eau en bouteille. Vu qui fait chaud, ça carbure. Je vous mets au défi de trouver une boisson qui ne soit pas produite par Nestlé, ou Coca, ou Pepsi. Très loin de la décolonisation et du panarabisme à la Nasser, elle enrichi les holdings étrangers qui s'approprient les sources, et ces déchets polluent à gogo les espaces locaux. C'est un fléau en plastique pas recyclé, et le recyclage, hormis dans les 5 étoiles, tous s'en tapent. Ils ne voient même pas de quoi tu parles ou a quoi ça sert. Le soir, ils brûlent les tas, et à l'odeur tu peux reconnaître dans le noir le chemin de la civilisation.

Tu me diras " question d'éducation ", bien sur. Faut savoir que depuis l'état d'urgence instauré en 1981 après l'assassinat de Saddat, et toujours en vigueur ; la politique du pays mené par Moubarak, n'incluait ni les populations civiles, ni la répartition des richesses, pas plus que l'éducation ou les services publiques. Le mot d'ordre était "répression".. La misère populaire, c'est quand les institutions sont inexistantes, quand le pouvoir est corrompu, le travail inaccessible, quand les immondices envahissent les rues, portent atteinte à la santé physique et mentale : à force de vivre au milieu les détritus jusqu'a les oublier, comment te vois-tu, et la société?

Aujourd'hui, les égyptiens relèvent la tête et se remettent à espérer en un avenir différent, mais lequel ?

Le jeu est ouvert, qui joue? Les frères Musulmans, entrés dans en politique après en avoir été empêché pendant 60 ans par les gouvernements successifs. Les salafistes intégristes qui lobbyisent à fond les manettes et veulent tout interdire, y compris la bière et le bikini pour les touristes. Les Nassériens, reliquat d'une gauche dure qui reste la seule mouvance politique à avoir réalisé des avancées majeures pour le peuple Egyptien (recupération du Canal de suez, travaux publiques, subsides aux plus pauvres etc). L'Egypte commence à se poser des questions fondamentales sur son avenir et sur ses choix de société, et l'Iran ne vit pas des revenus touristiques, comme je me plait à le rappeler à mes joyeux camarades en djellabah.


 

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Quels projets pour demain ? Ouverture ou fermeture ? Revenir en arrière ou aller de l'avant ? Personne ne sait, mais tout le monde attend le changement, c'est palpable, c'est tangible dans l'air, dans l'atmosphère à travers le pays, tous attendent quelque chose d'hypothétique qui améliorait le quotidien. Dès que tu connais un peu ce quotidien, toi aussi tu veux la révolution. Et un élan de révolte ou de dégoût t'envahi dès lors que tu peux faire le ratio entre de ce que gagne ce pays chaque jour et ce que gagne un habitant lambda. Entre les revenus touristiques, ceux du Canal de suez, ceux du pétrole, ceux de la diaspora égyptienne qui envoie des tunes au bled, c'est par millions de dollars que le pognon rentre, et quasi personne n'en voit la couleur.

Je vois venir la question : c'est qui Quasi? Des fois, tu vois des Mercos et des quartiers privés gardés. Quasi à fait main basse sur les îles au milieu du fleuve, ou des coins planqués. La pointe de l'iceberg, paradoxalement, c'est la banque Misr (qui signifie Egypte), avec elle une multitude sociétés privées. Ses quartiers sont partout gardés par des agents d'état, elle est omniprésente en Egypte, impliquée dans beaucoup de bizness qui rapportent, des banques aux usines textiles, mais aussi le pétrole, les travaux publiques et la construction d'hôtels de luxe. Les petites entreprises privées sont rares, voir inexistantes. Difficile a bakchichland d'ouvrir autre chose que des échoppes à touristes et ce qui s'y rapporte. Manque de concurrence et de transparence, misère et Misr vont de pair, droit au cœur de l'Egypte.

C'est d'autant plus dingue que si tu regardes autour de toi, tu vois le passé grandiose, dégoulinant des murs et des statues. L'Egypte a été richissime, des Pharaons à Agatha Christie, d'Alexandre le grand aux Français de Suez, dans les vestiges du palais Empain et des villas du Caire, ça respire la grôsse richesse très passée. Mais où est-elle passée ? Pas dans la poche des autochtones, qui ne récoltent rien que les miettes de la manne touristique, quand il y en a


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Car soyons clair: dans l'ensemble, les locaux voient peu de touristes. Entre ceux qui ont renoncé au pays des pyramides depuis la révolution de janvier, et les autres, chevillés à leurs TourOpérator comme une moule a son rocher, encadrés par des " accompagnateurs ", ils ne quittent leur hôtel en groupe que pour monter dans le bus avec airco, (généralement escortés par l'armée ou la police en "convois"), direction un site quelconque qu'ils s'empresseront de convertir en carte postale (pour la carte postale, ok, moi aussi g craqué). Mais là, il ne reste que quelques touristes, les plus motivés.

Parmis ceux-ci, les " Russkis ". Ces nouveaux riches venus de l'est, dont les blondes en topless sur les plages d'Hurgada déglinguent les islamistes, pendant que Boris et ses camarades en all-in, vident les réserves décennales de vodka , au grand dam des hoteliers aussi dévastés que leurs bars. Ces vacanciers new style débarquent comme s'ils étaient à Disneyland, s'autorisent tout et carrement n'importe quoi sous prétexte qu'ils payent. Ils emmerdent bruyamment et pas poliment du tout, loin du "politiquement correct " si cher aux européens, et que les orientaux commencent je crois à regretter.

En dehors des enclaves touristiques, proportionnellement y a pas grand monde qui s'essaye à vivre l'Egypte "libre". Faut dire que les Egyptiens n'ont absolument pas intégré que 90% de la planète ne parle ni ne lit l'arabe, et que chez " les touristes qui ont des devises", la proportion grimpe à 99,99%

Pourtant, coté sécu, y a pas a dire, les flics et les militaires sont partout, à tous les carrefours, dans toutes les rues, aux entrées des Musées, aux sorties des métros, sur les routes désertes. Je découvre pour la première fois de ma vie un " pays militarisé", et me demande comment ça marche, surtout en cas de révolution. Tu les interroges: " .. dans chaque famille il y a des militaires ou des policiers ou les deux. Mais aucun n'est ou ne sera jamais gradé, c'est réservé à la caste du " pouvoir " (ceux qui ont un vrai permis et une assurance auto), sous Moubarak, ils obéissaient. Pendant la révolution ils n'ont pas été inquiétés". De toute façon, par défaut en Egypte tout le monde se méfie de tout le monde, conséquence de décénnies de dictature et de délation, d'une liberté d'expression proscrite depuis longtemps. Mais malgré tout, ça reste un phantasme de travailler pour l'état, comme dans bon nombre de pays d'ailleurs.

Cette présence prononcée des militaires et de la police participe activement à l'unité nationale, comme les sites archéologiques et les poubelles sauvages ; trois aspects qu'on retrouve invariablement à travers l'Egypte. Mais tous ces gars habillés de blanc, bérets noirs, avec les kalachnikov, ça fait tache… T'imagine que ça fait plus de 30 ans qu'ils sont installés dans les rue, que c'est eux qui font la loi…Alors toi, avec ton esprit de mécréant logique, tu cherches a comprendre. Que font-ils là, ou est le trésor?

" Mais c'est pour protéger les touristes ma bonne dame ". De quoi ? Du soleil ? Des voitures ? Des pickpockets ? c'est exagéré…Puis tu fais des recherches et tu vois s'afficher la liste des attentats odieux perpétrés en Egypte contre des touristes, mais aussi des locaux, généralement chrétiens, et c'était avant qu'ils aient les russes sur les plages. Là, s'éteint une autre illusion : La connerie est vraiment sans limite (j'ai toujours eu un vieil espoir, genre Tea Time ou respect des lieux sacrés, des femmes et des enfants tout ça…). Eh non, à Bagdad comme à N.Y , ceux qui sont prêts à tuer ne font ni le détail ni la dentelle. Et là d'un coup, je me demande si depuis 2001 il y a des chars d'assaut à Time Square, et des convois sécurisés pour Washington ?

A qui profite la violence ? Pourquoi s'en prendre au tourisme, première source de revenu dans ce pays? Pour priver l'ex-régime, exclusivement répressif, du nerf de la guerre ? A qui profite le crime ? Aux Islamistes ? Aux Saoudiens ? Aux Quataris ? A la CIA ? T'en sauras rien, ils sont trop nombreux sur le coup. Le canal de Suez, sa frontière avec Israel, l'Egypte est et reste un point stratégique sur l'échiquier planétaire.

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L'illusion que révolution rime avec émancipation s'évanouit rapidement dans les rues du Caire. Autre phénomène marquant pour la chienne d'infidèle, démocrate de surcroît, que je suis : pendant que les hommes arborent fièrement les symboles de l'avenir : Smartphone, manches courtes et baskets ; les femmes plus voilées que jamais, semblent totalement inféodées au passé. Le décalage est frappant pour un occidental, d'autant que médias et publicités qui mettent en scène des femmes, sur les murs ou à la télé, les montrent modernes et tête nue. Rien a voir avec les 99,9% de meuf que tu croises en rue. Pour rire, je tente plusieurs discutions sur le port du voile avec les locaux. La plupart de mes interlocuteurs invoquent la pression sociale ou familiale. Le sujet gène manifestement.

Discrètement (ok, je sais pas le faire), je rappelle que les touristes viennent admirer des statues de femmes mortes depuis des millénaires, car leur beauté explicite a pu défier les siècles et attirer les foules. Qui se déplace pour voir des drapées vivantes ou mortes ?

Et les barbus de répondre " hid meat, better meat ". Je me demande dès lors pourquoi ils lorgnent avec tant d'insistance sur les européennes et leurs quelques centimètres carrés de peau dévoilés ? Mais les shootés à la religion ne sont plus à un paradoxe près, eux qui pour justifier leur barbe te disent " je suis comme Dieu m'a fait ", mais ne s'étonnent nullement que les femmes ne naissent pas directement avec la burqua et les hommes circoncis. Dieu a-t-il un problème avec son accessoiriste ? Vas savoir…Beaucoup d'hypocrites préconisent le niquab et sont incapables de se contrôler devant un beau décolleté. Le problème ne vient pas des femmes, mais du regard envieux que les hommes posent sur elles, et pas qu'en Orient.

A quand la vérité sur la frustration sexuelle et les fléaux qu'elle a toujours engendré, que ce soit chez les musulmans ou chez les catholiques à travers les siècles ? Les frustrés du cul nous cassent depuis 2000 ans sans résultats probants...

Je n'en finis pas de m'étonner qu'il reste tant de gens pour les écouter et suivrent leurs préceptes. L'illusion que l'homme est "intelligent" s'efface inexorablement...


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Il n'y a pas "une Egypte ", pas plus qu'il n'y a une France ou une Belgique (alors là…) Il y en a plusieurs, cote a cote, différentes voir opposées. Loin de l'agitation des villes et des sites, de la complexité des décors; il y a la magnificence et la simplicité du monde du silence et de la Mer Rouge.

La révélation de ce voyage fut de découvrir la plongée, enfin non, le " smorking ", c.a.d masque et tuba. A la base, ca a l'air parfaitement bidon, d'accord. A l'arrivée tu découvres un monde hallucinant, que tu ne soupçonnais pas 1 minute auparavant, quand tu batifolais dans les vagues, les yeux plantés dans le ciel, sans te douter qu'entre tes jambes , là juste a coté de toi, des dizaines de poissons multicolores et les animaux les plus délirants qui soient vivent dans un monde parallèle, insoupçonnable à la surface de l'eau. Nous ne savons rien de la réalité d'a coté. L'illusion est de croire ce qu'on voit, ignorants du reste qui pourtant est là, sous la surface, sous la peau des choses que nous croyons connaître.

Tout est vrai , tout est faux. Dans ce pays c'est tangible. Sur les sites archéologiques raffistolés ou l'ancien et le nouveau se disputent la véracité, sur la place El Tahrir, au pied du Sphinx aussi, visible et invisible se mélangent au passé, au présent, et l'avenir est un ressac.

 

 

   
Tantine 2011